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26 février 2006 7 26 /02 /février /2006 11:49

Un texte de Jean-Charles Agboton Jumeau, parue dans Complex'tri N°4

La diffusion du secret n'est pas moins secrète que le secret.
Gilles Deleuze & Félix Guattari

0.0 Le critique (d'art), depuis Baudelaire du moins, est non seulement celui qui juge du travail de l'art ou de l'esprit, mais encore celui qui veille à l'incubation d'une oeuvre ou d'un artiste dont il passera pour être le contemporain. Ainsi est née I'avant-garde - et de l'artiste et du critique. Or, qui dit avant-garde dit combat, lutte sinon passage à la limite...

 

0.1 Mais par une illusion d'optique historique cependant, on croit et fait accroire que, si l'artiste et le critique sont contemporains, ils le sont également des oeuvres de leur temps. Il n'en est rien. L'oeuvre est en effet toujours, soit en retard sur l'époque sinon réactionnaire, soit en avance ou d'avant-garde (fût-elle hantée par la tradition) ; l'oeuvre ne s'observe donc jamais en temps réel ; elle n'est jamais présente (à elle-même) ou actuelle, mais toujours intempestive, c'est-a-dire décalée ou déplacée par rapport au présent et, par suite, aux contemporains. Car, d'arrière-garde l'oeuvre comble l'écart entre son présent et le passé ; d'avant-garde, elle creuse l'écart, non pas entre telle et telle époque, mais entre l'époque qui la voit naître et l'avenir de toute époque.

1- G. Matta-Clark dixit ; Cf. cat. exp. Marseille, 12 mars - 30 mai 1993, p. 238 ; Courbet disait déjà : « J'ai voulu savoir le degré de liberté que nous accorde notre temps. »

 

 

 

0.2 La critique (d'art) est donc inactuelle. En effet, le critique est soit rétrospectif, soit prospectif. Rétrospectif, il est souvent conservateur ou historien (d'art) ; prospectif, il est plutôt critique ; si le premier ne vit le présent qu'aux dépens des oeuvres « muséifiées », le second ne travaille actuellement qu'en fonction, non pas du présent ou des contemporains comme on le fait généralement, mais bien à partir de l'oeuvre en devenir ou à venir. Voilà pourquoi « on peut sans risque donner l'état de l'art comme mesure de l'état de liberté dans notre société. »1

0.2.1 Le critique prospectif, par conséquent, préjuge toujours des oeuvres de son temps, car il ne présume d'elles que ce qui ne regarde ou ne touche qu'à l'avenir, c'est-à-dire la distance qui les sépare de - tout en les reliant à - l'avenir. Anticipant le devenir des oeuvres, il les envisage en fonction de la tension qui les constitue. Le critique se tiendra donc à l'écart de l'actualité ou en marge de ses contemporains, non par choix mais par principe : il est, à l'instar de ce qu'il (entre)voit, a priori anachronique ou inactuel.

0.3  Même pétri de savoir historique, en tant qu'historien (d'art) par exemple, le critique n'aperçoit le passé qu'en vertu de l'avenir. Il n'entrevoit les oeuvres du passé qu'à travers ce qu'elles anticipaient et continuent d'annoncer ; bref, il voit en toute oeuvre, non pas une relique ou un fétiche mais un germe ou une semence. Car d'être passées, certaines oeuvres n'en demeurent pas moins grosses ou travaillées par l'avenir, là même où d'autres oeuvres, référées à un passé ou à une contemporanéité pour ainsi dire myope sont, de fait, vouées à l'oubli. En effet, qui peut prétendre aujourd'hui avoir épuisé toutes les virtualités de l'oeuvre d'un Michel-Ange, d'un Piero della Francesca ou, plus près de nous, d'un Mallarmé ou d'une Gertrude Stein ? N'ont-ils pas en puissance plus d'avenir que maintes oeuvres dites contemporaines ? En cela, l'avenir du travail des artistes historiques nous renvoie, par delà notre propre époque, à l'avenir de nos descendants : soit à l'avenir de l'avenir.

0.3.1 Si en toute grande oeuvre du passé se réserve l'avenir alors, stricto sensu, il n'y a jamais eu et jamais il n'y aura d'art actuel ou contemporain (au sens conventionnel ou institutionnel du terme). Aussi n'y a-t-il d'oeuvre (d'art) qu'intempestive. Car toute oeuvre passée ou présente, ayant été exécutée ou s'élaborant en vue de l'avenir reste en cela même, hier comme demain, en gestation : elle ne cesse d'advenir. Et si Picasso n'ajoute ou ne retranche pas plus « d'art » à Wang Xizhi que Lysippe à l'art dit africain ou papou - et j'en passe - c'est bien que leur avenir à tous trace devant eux un horizon qui, devant nous, n'en recule pas moins... à perte de vue.

0.3.2 Si l'expression « art contemporain » est une contradictio in abjecto - quant à l'avant-garde du moins - s'il n'y a pas de présence à soi de l'oeuvre, si celle-ci diffère toujours son avènement, c'est que l'oeuvre, fût-elle actuellement visible, comporte toujours une frange d'imprévisibilité ou d'imperceptibilité : celle de l'avenir. Il en résulte qu'artiste et critique d'avant-garde travaillent aux confins de la visibilité, là où l'oeuvre s'étend à perte de vue ou se prolonge dans l'invisible, parmi ces limbes grâce auxquels on ne confond pas les principes avec des effigies (A. Artaud).

0.3.3  Le critique averti devine alors que la minorité (des artistes) qui a un réel avenir, travaille en partie à son insu et, pour ainsi dire, clandestinement. C'est que bon gré mal gré, l'avenir les soustrait pour une part au regard de leurs contemporains. Or, Héraclite - pour autant que nous entendions par nature ce qui est en train de naître, ce qui est natif ou naïf -, ne disait-il pas déjà : « La nature aime à se cacher »- Dans son travail d'embryologue, Ie critique étant vaille que vaille soumis a l'im(pré)visibilité congénitale de l'oeuvre d'avant-garde, il ne peut se défendre à son tour d'une certaine pudeur à l'endroit de l'actualité ou des actualités (artistiques) et de ces contemporains qui, à force de s'approprier le présent ou de le réifier, renoncent délibérément à tout avenir. Le critique ne rencontrera donc l'artiste à venir qu'incidemment. Ou en secret.

1.0 L'artiste dont il s'agit ici a opté d'oeuvrer exclusivement en fonction d'un avenir d'autant plus lointain que les conditions d'actualisation ou de diffusion de son travail lui sont d'emblée aliénées par les contemporains, autrement dit, par la société actuelle qui est celle de l'actualité par excellence - ou, si l'on préfère, la société du spectacle. Bref, au beau milieu de la société spectrale, de la société de la publicité ou de la prostitution, il aura oeuvré incognito au vu et au su de tous. Anticipant la censure de son travail, il en aura du même coup retardé l'échéance, considérant dans l'aliénation de son autonomie d'artiste la chance même d'une oeuvre.

1.1 Si toute lutte ou résistance est par essence clandestine, alors toute avant-garde s'avance masquée. En accordant à l'imprévisibilité droit de cité au coeur de l'oeuvre elle-même, I'artiste intègre la loi historique selon laquelle, faute d'entrevoir l'avenir de l'avenir, les contemporains arrivent nécessairement après la bataille ; aussi ne se réclament-ils jamais que d'un avenir à court ou à long terme ; or, qu'est-ce qu'un avenir à plus ou moins court ou long terme qu'un avenir moyen, médiocre et par suite médiatique, sinon un avenir sans avenir ?

 

1.2 Autrement dit, « Qu'est-ce qui est médiocre dans l'homme moyen ? » demandait Nietzsche qui répond : « Il ne voit pas que l'envers des choses est nécessaire. »

2- M. Merleau-Ponty, le visible et l'invisible, Paris 1964, p.200.

Ce qui est médiocre ou médiatique chez le contemporain, c'est qu'il n'a toujours pas encore admis que, si « la distinction immédiate et dualiste du visible et de l'invisible, de l'étendue et de la pensée » est désormais obsolète, c'est qu'invisible et visible ou encore actuel et virtuel sont l'un pour l'autre « l'envers et l'endroit, et à jamais l'un derrière l'autre »2. Voilà entre autre pourquoi Victor Hugo prétend que « tout grand esprit fait dans sa vie deux oeuvres : son oeuvre de vivant et son oeuvre de fantôme. » Et aussi pourquoi, derrière les portraits du pape Paul III et de Richelieu qui cachent respectivement le Titien et Philippe de Champaigne par exemple, se cache avant tout la peinture dont ils transmettent ainsi l'anonymat ou l'impersonnalité, et qui, pour avoir précédé et les peintres et leurs modèles, ne leur survit pas moins.

 

 

 

1.3 Si le peintre dont il est ici question s'est évertué à lutter à mots couverts, c'est que dans notre société omniscopique -société de l'omniprésence médiatique ou de la veille technologique-, l'artiste est d'emblée éclipsé et, pour ainsi dire, la face cachée du visible. Mais de facto condamné a explorer l'envers de la publicité ou les coulisses de l'actualité, il leur découvrira incidemment d'étranges pudeurs ;

3- Cité par Kafka, Journal, 6 janvier 1914, Paris, 1964

c'est que « ces ombres puissantes qui, d'un monde invisible, entrent dans le visible, attirées par le meurtre et le sang »3 ont des choses à cacher. D'où ces interdits, censures et autres dénégations d'autant plus banales qu'inaperçues dont l'artiste fait les frais et se voit ainsi appelé, presque malgré lui, à dresser l'inventaire et rédiger la chronique.

 

 

 

 

1.4 Si d'après Klee en effet, I'art rend visible l'invisible, il ne l'effectue pas en convertissant purement et simplement du négatif en positif ou du virtuel en actuel. Pas plus que la psychanalyse ne convertit l'inconscient en conscience absolue, aucune lutte, se prétendît-elle ouverte, ne saurait faire l'économie de la clandestinité qui lui est consubstantielle, sinon à faire le lit de la prostitution médiatique qui est l'autre nom de la propagande. Or, si notre artiste parvient par intermittence à prendre en flagrant délit de proxénétisme la culture contemporaine dominante, c'est que l'omnipotence médiatique est bien malgré elle sujette à des ratés, des hiatus et autres actes manqués, passibles comme tels d'une psychopathologie de la vie quotidienne, bien plus pertinente en son ordre qu'aucune des analyses macroscopiques dont les médias n'ont le secret que pour en détenir le monopole.

4- S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, P.B. Payot, 2001, p. 348.

 En effet, comme le notait Freud en 1923, « le caractère commun aux actes les plus légers comme les plus graves, donc aussi les actes manqués et accidentels consiste en ceci :   tous [...] sans exception aucune, se ramènent à des matériaux psychiques incomplètement refoulés et qui, bien que refoulés par le conscient, n'ont pas perdu la possibilité de se manifester et de s'exprimer »4 Mutatis mutandis, quoique refoulé ou interdit par les contemporains, I'artiste à venir aura sinon conservé, du moins préservé ou réservé la possibilité de conjuguer au présent l'avenir, et de la lutte et de l'art.

 

2.0  À la limite de la lisibilité qui est ici proportionnelle à la place concédée par les contemporains à l'avenir, il aura en outre permis à la présente critique de s'exercer aux confins du champ de l'art.

2.1 À la limite de la confidentialité à laquelle nous confine ici même les maints prébendiers, sinécures et autres proxénètes du marché tant public que privé de l'art, dont dépend peu ou prou la présente publication, le peintre dont il est ici question aura permis à une critique initialement parue à son initiative dans Le cartel, Livret des musées-USPAC/CGT, de s?exercer une seconde fois, en se poursuivant dans ce numéro de la présente revue, apparemment consacré aux séquelles de l'art dit conceptuel.

2.2 Or donc, bis repetita, disions-nous : Quoique refoulé ou interdit par les contemporains, l?artiste à venir aura sinon conservé, du moins préservé ou réservé la possibilité de conjuguer au présent l'avenir, et de la lutte et de l'art. Dont acte.

5- Maurice-Jean Lefebve, «Evocation d'une critique imaginale», Les chemins actuels de la critique (dir. G. Poulet) § XVII, Paris, 1968, p. 246.

Entre temps, nous pouvions lire par ailleurs qu'effectivement : « En art (et c'est ce qui le distingue de toute religion), l'origine est toujours future. »5. C'est pourquoi, disait la modiste de Marie-Antoinette, « il n'y a de nouveau que ce qui a été oublié. »

 

 

 

2.2.1 Rien de nouveau en effet qui n'ait été oublié. Et plutôt deux fois qu'une : rien de nouveau qui ne soit certes la conséquence de l'oubli mais encore l'oubli même. De là que, rien de contemporain ou d'actuel qui ne soit certes l'oubli du passé mais encore l'oubli de l'avenir, soit la dénégation de l'oubli ;

6- Traduit du silence, Paris, 1941, p. 154.

autrement dit, l'oubli de ce qui, par le passé, fut et demeure résolument tourné vers l'avenir, comme de ceux qui, hors des oubliettes où l'actualité les relègue, à l'instar d'un Joë Bousquet, ont pu et peuvent encore s'écrier : « A chaque instant ma force a un jour de plus que le monde aux dépends de qui je l'essaie » 6.

 

 

 

2.3 L'avant-garde a toujours donc sur l'actualité et le contemporain un jour d'avance... ou de moins. Or, ce jour intempestif que nul lendemain ne saurait jamais combler, jour à la fois plus neuf et plus ancien que tous les lendemains, ne demeure excédentaire qu'en regard du retard qu'accumule, à chaque instant, la force d'inertie sociale qui est inversement proportionnelle à la précipitation hystérique des actualités ou des contemporains ;

7- Guy Debord, La société du spectacle, Paris, 1967, § 190.

et comment pourrait-il en être autrement, dans « une société historique où l'histoire n'est pas encore vécue »7 et à une époque où les contemporains cultivent à tel point l'oubli qu'il n'y a peut-être jamais d'histoire que celle de l'oubli et de nouveautés qu'anachroniques ?


2.4 Dans un contexte artistique - le musée Gustave Moreau en l'occurrence - où l'art est très loin d'être vécu - et par le public et par les personnels, les uns et les autres fussent-il plus ou moins avertis sinon professionnels -, l'artiste dont il s'agit ici n'aura exécuté son oeuvre qu'en différant sa visibilité ou sa publication et en s'oubliant comme peintre. Qu'est-ce à dire sinon qu'à même l'adversité de l'actualité, il n'aura délibérément pris du retard que pour tenter d'arriver à temps ? Et qu'est-ce à dire sinon que - « In advance of the broken arm » comme dirait Duchamp - prendre du recul revient ici à prendre son élan ?

 

 

 

2.4.1 Sur les lieux et dans le temps mêmes de son travail salarié en qualité de simple « agent de surveillance », sur-le-champ pour ainsi dire, à même l'urgence que la société amnésique entretient à dessein en acculant les uns et les autres à la survie, il aura donc battu en retraite pour mieux lutter.

8- Les Amours jaunes (1873), Paris, 1973, p. 97.

Ce faisant, il aura d'abord pris ses distances vis-à-vis de   condition de peintre : « Peintre : il aimait son art - il oublia de peindre - / Il voyait trop - Et voir est un aveuglement » comme l'a si bien (entre)vu Tristan Corbière.8
À rebours de son aliénation, il adopte à l'égard de toutes les situations antipicturales qui le submergent, une attitude systématiquement réflexive ou critique, et pour ainsi dire insubmersible. Car dans une société où l'histoire de la peinture n'est pas encore visible il lui faut, vaille que vaille, continuer de peindre, quitte à transformer  les lieux quitte à transformer en atelier les lieux mêmes du travail salarié - l'atelier de G. Moreau devenu musée -, lui fallût-il à cet effet mettre au rancart les instruments et les supports traditionnels du peintre, et dût-il enfin se voir réduit, comme il le dit lui-même, à « peindre l'air qui le sépare des objets ». Dès lors, si gagner sa vie, c'est inséparablement refuser de la perdre, alors peindre ou sculpter aura été risquer la perte ou la mort de ce qu'on sait faire. Peindre ici, ce sera aussi bien lire, écrire, dessiner ou photographier par exemple, que réaliser sur place une définition/méthode du collègue Claude Rutault et y recevoir des invités à une conférence confidentielle, y jouer aux échecs ou encore, y laisser son empreinte digitale sur telle peinture (de bâtiment) fraîche, etc., etc. Et de proche en proche, ce sera se syndiquer, organiser une grève puis parvenir à réduire - littéralement - le temps de travail, et même réussir à modifier - à la lettre - l'architecture du lieu de travail ; le tout, à l'insu de la société c'est-à-dire, au nez et à la barbe de la vidéo qui épie les surveillants du musée, autant qu'en dépit du contrôle exercé par une administration kafkaïenne dont dépendent, bon gré mal gré, et le peintre et le salarié.

 

 

 

2.5 Ce faisant, le peintre prend la mesure des écarts dont il aura dressé l'inventaire et rédigé la chronique, en peignant - en indexant - précisément toutes ces disparates qui, partout et toujours, déchirent le voile d'unanimité feinte dont se drape la société dans la représentation - ou le spectacle - qu'elle entend donner d'elle-même, à seule fin d'émousser sinon d'occulter les rapports de violence, symboliques ou non, dont elle se voudrait le théâtre sans coulisses. Ecart entre la force d'inertie sociale politiquement entretenue ou mise en scène par les médias, et la puissance d'objection indéfinie, intempestive mais vulnérable de l'avant-garde ; écart, non pas tant, selon une (di)vision un peu sommaire et scolaire, entre la vie et l'art que hiatus d'abord, entre la vie sans art (du salarié) et l'art sans vie (de l'artiste peintre) ou encore, entre le salaire de la peinture et la peinture du salaire ;

9- «Not only d?s art become life, but life refuses to be itself», A. Kaprow, The Blurring of Art and Life, Berkeley, Los Angeles, London, University of California Press, 1993, p. 81.

10- Karl Krauss, Aphorismes, Paris, 1998, p. 49.

11- En somme, en d?autres termes et en souvenir d?une époque prétendument révolue, quelque chose comme «le dépassement de l?inertie et la composition des antithèses» ; cité par G. C. Argan, Gropius et le Bauhaus, Paris, 1979, p. 83.

bref, tous écarts qui ne tiennent jamais qu'à cette différence intrinsèque à la vie elle-même, en vertu de laquelle « Non seulement l'art rejoint la vie mais la vie se refuse à n'être qu'elle-même »9; or si, d'elle-même, la vie requiert sa conversion en art, il va de soi que « L'artiste, à qui la vie refuse de droit l'éloge, l'anticipe »10: en effet, c'est la vie qui requiert l'artiste et non l'inverse ; à ce titre, l'art n'anticipe ici sur la vie que pour être la résolution différée de l'écart entre le droit de vivre (librement) et le fait de vivre (aliéné), entre la force d'inertie des temps morts (du travail salarié) et l'actuation effective du temps perdu (à peindre le travail du temps)11. Pour notre peintre, il s?agit donc moins de sacrifier à la dialectique circulaire du peintre (en bâtiment) et de l'artiste (peintre) par exemple, que de vérifier - simultanément - en quoi l'un reste malgré lui doué de quelque liberté (d'invention) et en quoi l'autre défère inconsciemment à quelque servilité (technique).

 

 

 

2.6  L'oeuvre - à paraître - du peintre - en retrait - dont il s'agit ici, devrait indexer une série d'écarts ou de différences généralement inapparents ou inaperçus comme tel, susceptibles de nous laisser deviner ou entrevoir ce que

12- op. cit., p. 50.

Karl Kraus nommait déjà « Le signe de l'art : faire de ce qui va de soi un problème pour soi, et décider les problèmes des autres ; savoir pour les autres, et vivre soi-même dans l'enfer par le doute ; interroger un domestique, et répondre à un maître. »12 On n'aura jamais su mieux résumer la psychopathologie de la lutte quotidienne, salariée ou peinte, qu'aura dépeinte notre artiste au musée quotidienne, salariée ou peinte, qu'aura dépeint notre « agent de surveillance » au musée Gustave Moreau de 1997 à 2001. Interrogeant de son propre chef ses collègues tout en répondant aux autorités du musée, il aura tenter de rappeler, et les uns et les autres, au bon souvenir de leur avenir commun, lequel ne sera ni estéthique ni éthique mais bien esthéthique [sic] ou ne sera pas.

 

 

 

2.7 Le critique ne confondra donc pas cet art spectaculaire, amnésique et anesthésique, qui n'est d'actualité que pour être contemporain (de l'oubli), avec l'autre de tout art, avec cet art à la seconde puissance qui consiste à se souvenir - en acte -, moins de telles ou telles oeuvres passées - celles dont se préoccupe l'histoire antiquaire comme dirait Nietzsche 13 -

13- «Cependant, l’histoire antiquaire ne s’entend qu’à conserver la vie, et non pas à l’engendrer ; c’est pourquoi elle sous-estime toujours ce qui est en devenir parce qu’elle n’a pas pour lui l’instinct divinatoire que possède par exemple l’histoire monumentale», F. Nietzsche, Considérations intempestives,  Paris, 1990, t. II, § 3, p. 112.

que de l'oubli qui menace à chaque instant de se faire oublier et qui, comme tel, conserve toujours et partout un jour d'avance sur le monde. Toujours à venir en effet, cet oubli potentiel, à la seconde puissance ou au second degré, se rapporte donc moins au passé comme passé (reliques) qu'à une latence, une imminence ou une possibilité ; voilà pourquoi se souvenir de cela que nous sommes capables d'oubli n'est, à vrai dire, rien autre que se souvenir d'une possibilité (semences), c'est-à-dire se rappeler que tout est et reste à tout moment possible ; or, se rappeler que tout est possible, c'est se souvenir de ce qui, pour être sur le point d'arriver ou d'advenir, n'existe pas encore - soit, de l'im(pré)visible ou de l'avenir. CQFD.

 

 

 

3.0 Se souvenir de l'avenir veut donc dire que le souvenir ne se conjugue jamais qu'au futur. Se souvenir est divination. Sur le seuil de l'avenir, gageons alors que ceux qui assumerons la publication en bonne et due forme du travail encore en devenir de notre peintre sauront, vaille que vaille, déjouer à la censure - par omission - dont l'omnipotence médiatique s'autorise désormais - ouvertement.

14- Kafka, Journal (1911), Paris, 1978, p. 48


15- Dixit Carl Andre, 1967 : " Art is what we do. Culture is what is done to us. "

 

 

 


16- " La culture, pour moi, c’est la règle, et l’art c’est l’exception. La culture c’est la diffusion, l’art la production. ", J.-L. Godard par JLG, Paris, 1998, p. 301.

 

 

 


17- Cité respectivement dans F. Bazzoli, Kurt Schwitters, Marseille, 1991, p. 75 ; et dans " Moi et mes objectifs ", cat. exp. Et tous ils changent le monde (dir. M. Dachy), Lyon, 3 IX - 13 X 1993, p. 40-41 (nous soulignons)

 

 

 

Pour ce faire, il convient de se souvenir par exemple de Kafka : « Laisse donc dormir l'avenir comme il le mérite. Si on le réveille avant le temps, c?est un présent somnolent qui vous échoit. »14 Or, Schwitters ne répondait rien d'autre, en substance, à tous ces somnambules - « critiques et artistes, directeurs de musée, collectionneurs d'art, marchands d'art et petits historiens d'art  » - qui, confondant histoire monumentale et histoire antiquaire, annonçaient naguère la mort du dadaïsme là où d'autres, aujourd'hui, entendent purement et simplement suicider l'avant-garde en réveillant le temps avant l'heure sous le terme de « contemporain », et en identifiant veille et sommeil, rêve et réel et, partant, avenir et futur, art et culture 15, production et diffusion 16, méditation et médiatisation, travail et emploi, etc., etc. : « Maintenant voulez-vous savoir si Dada est toujours vivant ? Il vit et agit, comme l'Armée du Salut, le plus souvent clandestinement, se montre de temps à autre à la lumière du jour, toujours sous une apparence différente. [...] Dada ressurgit toujours, d'une manière ou d'une autre, chaque fois que s'accumulent trop de bêtises.» Conclusion : «  Laissez-moi fleurir dans l'ombre. Je me porte assez bien ainsi, et je n'aspire ni à la gloire ou aux honneurs, ni à être reconnu par vous. [...] Si vous autres, hommes de l'avenir, vous voulez me faire particulièrement plaisir, essayez donc de reconnaître les artistes importants de votre époque. C'est plus important pour vous, et un plaisir bien plus grand pour moi, que de me découvrir à une époque où on m'aura découvert depuis longtemps déjà. »17

 

 

 

3.0.1 Nous rappelant au bon souvenir de Karl Marx selon qui " la critique n'est pas une passion de la tête mais la tête de la passion ", laissons donc jusqu'à nouvel ordre notre peintre fleurir dans l'ombre d'un " agent de surveillance " au musée G. Moreau, le temps pour ses contemporains amnésiques et assoupis, d'apercevoir enfin ces artistes pour qui les hommes de l'avenir sont toujours et partout l'avenir des hommes, pour autant toutefois que « la rétribution de l'avenir n'épuise pas les peines du présent .»20

 

 

Jean-Charles Agboton-Jumeau

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7 novembre 2005 1 07 /11 /novembre /2005 23:50

 

version pdf du fascicule publié

aux éditions clandestines s.l.n.d

 

 
Les visiteurs sont au dernier étage du musée Gustave Moreau, brutalement le conférencier tourne sa casquette : " Vous pensez ici en avoir fini, vous vous êtes rassasiés des oeuvres du symboliste, avec délectation peut-être, vous croyez avoir mesuré l'ampleur des lieux, vous croyez avoir tout vu? Tout est miné. Clandestinement s'est exposé sous vos yeux, à votre insu, un travail réalisé, entre 1997 & 2001, par un rapin, employé au musée. Reprenons la visite. Des deux yeux...  En 1993, Laurent Marissal postule à la Direction des musées de France. Embauché au mois d'août comme agent d'accueil et de surveillance de week-end, il commençe son travail à la fin de l'été. Il doit subsister et continuer son travail pictural : cet emploi le lui permet.
Durant plusieurs années, il travaille dans le musée comme agent, s'ennuyant ferme. Pour tuer le temps il prend des notes, des croquis, prépare sur un carnet le travail de la semaine à venir, lit des livres en secret... Des consignes strictes lui interdisent ces activités. Une note de service signée de la directrice du musée, datée de septembre 1997, en témoigne : dans les salles, les agents de surveillance ne doivent pas lire ou se livrer à des travaux personnels. Ce n'est qu'en mars 1997 qu'il systématise ces activités clandestines pour en faire le noeud de son oeuvre : utiliser le temps de travail aliéné au musée, à ses propres fins. Dès lors, il note scrupuleusement le moindre moment repris à son employeur. Sa désaliénation nécessite la récupération de sa force de travail à travers des activités variées mais toujours liées à sa condition de peintre. Il sera désormais payé pour faire de la peinture mais à l'insu de son employeur.
Le matériau pictural, c'est le temps même.
 Il n'est pas requis au peintre d'expliquer son oeuvre, à quoi bon peindre sinon. L'oeuvre réside aussi dans les interrogations. L'oeuvre génère des discours, mais ne doit pas se figer dans sa propre parole. Aussi, je me ferai l'écho de ce silence, je me contenterai de vous présenter le travail du peintre, vous laissant le champ libre.
Au troisième étage, on peut encore voir son empreinte sur le musée. Le conférencier attire son  auditoire : " Vous voyez ici , la marque de ses doigts, imprégnés volontairement le 27 avril 1997 dans la peinture fraîchement rénovée de l'encoignure du passage. Il indexe littéralement le musée.  Là, il accroche une des feuilles blanches  qui signale le déplacement d'une peinture de Gustave Moreau "la naissance de Vénus", réalisant sans autorisation une définition/méthode de Claude Rutault.

Assis sur cette chaise, Laurent Marissal remplit des carnets, lit. Soucieux de prouver la réalité de ses détournements, il profite de la venue d'un photographe du Parisien Libéré et s'arrange pour figurer dans le champ de chacune des photos prises par le reporter. Une photo paraît le 6 janvier 1998, on y voit le peintre en train de lire.

Le samedi 6 juin 1998, il expose un livre de Renaud Camus - Qu'il n'y a pas de problème de l'emploi - à sa place d'agent : la chaise du gardien du temple.  Lui se mêle au public, regarde les tableaux, flâne... 

À cet étage, il reçoit quelques visiteurs, complices de ce détournement du temps... On peut citer les parents de l'artiste, Jérôme Gontier, écrivain, ami d'enfance. Carole, la soeur de Laurent Marissal, et Jérôme Gontier  témoigneront d'ailleurs de leur venue. Par ailleurs, Laurent fait signer la main courante, que chaque agent doit remplir lors de sa prise de poste, à quelques-uns de ses amis... Avant de partir en congé de formation - en liberté surveillée, s'amusait-t-il à dire - il réalise  ici sa dernière exposition clandestine... Descendons maintenant au second étage où d'autres actions nous attendent... " Les visiteurs empruntent l'escalier hélicoïdal, le conférencier les invite à s'arrêter sous les caméras de vidéo-surveillance et reprend son discours : "Voyez là, sous l'oeil aveugle des caméras, le peintre clandestin reçoit nombre de ses complices; ils y laissèrent des traces. Un cahier de doléances mis à la disposition du public est rempli par la soeur de l'artiste, son mari et par le complice privilégié, le critique d'art Jean-Charles Agboton-Jumeau."

"Au-dessus du radiateur, le peintre accroche une feuille blanche pour marquer le déplacement au troisième étage de l'oeuvre dont nous avons parlé tout à l'heure. Il remplit nombre de ses pisat; pisat est un mot russe qui désigne à la fois l'action d'écrire et de peindre, c'est ainsi qu'il nomme ses notes écrites-dessinées. Il en publie quelques-unes dans un numéro d'Action Poétique, grâce à Véronique Vassiliou qui sut lors d'une exposition, décrypter son travail. Le peintre regarde parfois des matchs de rugby à la télé officiant normalement à la projection, en boucle, d'un film insipide sur Gustave Moreau. Dirigeons-nous maintenant vers les appartements du peintre."
  

Les visiteurs arrivent à l'entresol, et entrent dans l'appartement ouvert à la visite : " Ici, sans caméras de surveillance, Laurent Marissal n'a que le public comme témoin. Le bureau de la directrice est juste en face. Seul le bruit de la serrure le prévient de son arrivée... ". Les visiteurs sont face à la salle à manger : " Sur la crédence il expose une canette de jus d'orange au mois de septembre 1998."

Une de ces actions est encore visible : vous pouvez voir ici les deux chaises dont il échange la place, en février de la même année. "

 
Le groupe suit le conférencier dans le salon. " Un jour, il déplaçe les pièces du jeu d'échecs selon un cycle défini par le son des cloches des alentours. Il ne les entend retentir que 3 fois, absorbé par la lecture, car il lit, ici, beaucoup... Il lit d'ailleurs à tous les étages. Plus tard il échange la place des deux chaises autour de l'échiquier... "
 


"En mettant la barrière, le peintre va jusqu'à fermer l'accès au public de cet espace. Il veut, dit-il, peindre l'air qui le sépare des objets. Descendons maintenant au rez-de-chaussée."
 

Les visiteurs sont maintenant sur le palier, le conférencier chuchote : " Nous n'avons pas accès aux salles du personnel; pourtant l'essentiel de son travail, avec le détournement du temps, y réside. Par une suite d'actions syndicales, l'artiste provoque des travaux pour agrandir l'espace dévolue aux agents. Nul n'en doute, sa motivation principale est de modifier concrètement l'espace et faire ainsi oeuvre de peintre, de sculpteur et d'architecte en détournant les outils administratifs

Nous n'avons pas le temps de rentrer dans les détails des actions, mais les leviers principaux sont la grève et la condamnation des conditions de travail dans les différentes commissions paritaires de l'administration. De même, il réduit  réellement le temps de travail des agents. Concrétisant son rêve : repeindre le temps et l'espace. Il doit pour cela adhérer à un syndicat puissant, crédible ; au ministère de la culture, c'est la CGT. Il n'en perd pas pour autant son autonomie, et poursuit ses activités picturales, le support étant le musée et l'outil, l'organisation syndicale.

 Au sein de cette dernière, il réalise un journal, Cartel, avec un camarade et complice : Xavier Femell. Il y insère évidemment les indices de sa pratique et invite de nombreux artistes et poètes à y participer. J-C Agboton-Jumeau, A. Gallégo, J. Gontier, LJC, V. Maestri, R. Martinez, J. Sivan, V. Vassiliou "

 

Succédant au conférencier, le groupe sort du musée : " Voilà arrivé ici, à l'air libre, je peux vous lire le bilan, dressé par l'artiste, de ses actions. Entre 1997 et 2001, Laurent Marissal a lu 62 livres ; réalisé 77 actions clandestines ; remplit 8 carnets de notes (pisat) dont 3 furent publiés dans la revue Action Poétique, volé 95 menus objets ; vu 9 de ses parents ou amis ; provoqué 2 jours de grève (fig 14).  Il usait aussi de son temps réapproprié d'activités secondaires, il put le long de ces mois de labeur souterrain, rédiger une partie de son mémoire de maîtrise, dessiner quelques planches des 10 pages publiées dans la revue de BD Ego comme X, N° 7, Angoulême, 2000... Nietzsche écrit quelque part qu'un homme qui ne dispose pas des 2/3 de son temps est un esclave. Sur 862,50 heures de travail aliéné effectuée au musée d'avril 1997 à août 1998, Laurent Marissal a recouvert 617,45 heures de travail clandestin... De septembre 1999 à  juillet 1999, il put s'évader 10 mois en congé formation durant lesquels il travailla avec Jean-Charles Agboton-Jumeau à la revue C.1855 le feuilleton. De 1999 à 2001, comme permanent syndical, il put au mois d'août 1999, partir pour Reims  assister à l'ultime éclipse du XXe siècle, être élu à la commission administrative du musée, réaliser avec Xavier, Cartel, journal syndical crypté, exposer le troisième numéro lors de l'exposition Critique et Utopie, 30  ans de livre d'art en France, organisée par Anne Moeglin-Delcroix ; mais surtout modifier les espaces du musée Gustave Moreau en provoquant la création de nouvelles toilettes, d'une douche, d'un vestiaire, d'un espace de pause et réduire le temps de travail des agents d'1h30.
En 2003, pour son centenaire, le musée inaugure ses nouveaux espaces. Quant au peintre il oeuvre déjà ailleurs.
En 2006, les éditions incertain sens publient 'Pinxit Laurent Marissal 1997-2003, récit des actions clandestines et picturales au musée Gustave Moreau. Merci de votre attention, au revoir. " 
Le conférencier disparaît.

retrouver l'intégrales des actions in :

pinxit version pdf intégrale à télécharger( 35 mo)

 

 

 



 

 

 

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LAURENT MARISSAL PINXIT

récit des actions picturales

non visibles, non cachées.

PINXIT I (1997-2003)

PINXIT II (2004-2010)

PINXIT III (2011-2016)

PINXIT IV (2017-en cours)

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